Il n'a pas la boulimie de pouvoir de son ami Nicolas
Sarkozy, ni l'ambition revendiquée de son voisin ligérien François Fillon. Il n'a pas,
non plus, les saillies de Francis Mer avec qui il forme à Bercy un duo inédit chargé
d'assumer l'insoutenable suspense du nouveau western budgétaire : « Pour
quelques milliards de moins. » Ne vous fiez pourtant pas à ses costumes stricts
de notaire qu'il est de métier à sa prestance de notable irréprochable, aux
rondeurs épiscopales de sa dialectique. Sous la défroque centriste qu'il a endossée
tardivement, en 1995, longtemps après s'être fait élire maire d'Alençon sans
étiquette, Alain Lambert est un vrai libéral sans complexes, convaincu, assumé. Un vrai
idéologue, disent ses adversaires.
Homme de débat, il ne déteste pas les éclats. « Quand on me donne une baffe
j'ai la tentation d'en rendre deux », reconnaît cet ancien élève des bons
pères du Sacré coeur de Mayenne et de l'Immaculée Conception de Laval. Qu'on se le
dise : malgré les apparences, notre grand argentier est quelqu'un qui n'aime pas
trop l'eau tiède en politique. En atteste sa violente diatribe contre les 35 heures et la
fascination qu'exerce sur lui... « des visionnaires à l'autorité assez
forte » : Colbert, Napoléon, de Gaulle, Jean-Paul II. Que des gros
calibres qui ont « profondément structuré la société au prix d'une grande
détermination ».
Alain Lambert ne vise évidemment pas si haut, même s'il caresse, au su de tous et
sans fausse immodestie, l'espoir d'accéder à la présidence du Sénat, une maison dont
il connaît tous les rouages, tous les secrets. Sa présente ambition, son carnet de
route, est simplement de tenter de limiter les dérapages d'un budget incontrôlable. Sans
succès immédiat flagrant et avec sans doute quelques états d'âme inavoués pour ce
chantre de la réduction des déficits plus que des baisses d'impôts. Pour ce notaire de
province nourri aux vertus de la sagesse rurale qui continue à proclamer que « le
déficit porte un nom : c'est une lâcheté ».
Paris ne le changera pas. Ce fils de cordonnier qui a vécu jusqu'à l'âge de 25
ans dans le gros bourg mayennais de Madré, en consacrant ses loisirs au football (il
était arrière droit), a la province chevillée au coeur. Chaque matin, il épluche les
nouvelles locales de l'Orne dans Ouest-France : « Quand on
sait ce qui se passe chez soi, on sait comment va la France. » Chaque week-end,
il se ressource en famille il a quatre enfants à Alençon : « C'est
le meilleur moyen de se blinder contre un métier politique qui est parfois
brutal. » On l'a compris, pour lui, « être traité de
provincial est un compliment ». Ses visiteurs ne peuvent d'ailleurs pas s'y
tromper : dans le salon d'attente attenant à son bureau, les plaquettes de promotion
d'Alençon sont généreusement exposées.
Ne pas se perdre, rester enraciné : c'est l'obsession de ce littéraire diplômé
de droit qui a construit sa carrière politique dans le terreau local, à partir d'un coup
d'éclat. En 1985, à la surprise générale, il déboulonne la statue de Pierre Mauger,
le maire socialiste d'Alençon, dès le premier tour. Son secret ? « Le
porte-à-porte, discret mais efficace. » Le sillon est ouvert, il ne reste plus
qu'à le creuser, consciencieusement. Maire, conseiller général, sénateur... tous les
accessits démocratiques tombent dans son escarcelle, en même temps que les promotions
professionnelles : président national du Conseil supérieur du notariat. Avec les
titres de rapporteur général du Budget et de président de la commission des finances du
Sénat et l'adhésion au groupe de l'Union centriste, il franchit l'ultime marche avant
Bercy.
Bref, le comptable de l'entreprise France est la preuve que l'on peut réussir en
politique sans le sésame de l'ENA, à la force de la pugnacité et du sérieux, ses deux
labels reconnus. Pugnace et parfois colérique : quand on lui passe au téléphone un
mauvais interlocuteur, son poing rageur menace parfois de briser son bureau. Sérieux mais
moins rigide qu'il y paraît. Savez-vous que l'un des hommes politiques qu'il apprécie et
qui le « fait rire aux éclats » s'appelle Michel Charasse ! Vous
doutiez-vous que cette figure emblématique de l'honorabilité s'amuse à envoyer des SMS
en plein Conseil des ministres ! Et qu'il cultive avec passion l'art de la
photographie « spontanéiste ». Quand Alain Lambert vous paraît
légèrement distrait au cours d'une conversation, regardez ses mains. Il est en train de
vous tirer discrètement le portrait avec l'appareil miniaturisé que lui ont offert ses
enfants. Et dites-vous que vous êtes mis à nu : « La photographie, dit-il,
permet de découvrir les profondeurs de l'âme humaine. » Encore heureux qu'elle
ne révèle pas mon infortune fiscale...