Le gouvernement de l’illusion
Tribune d' Alain Lambert, président de la Commission des finances du Sénat, parue le 28 septembre 1999


C’est l’été de la croissance. Chacun s’en dispute déjà les mérites. Le gouvernement, le premier. A l'en croire, il l’ordonne et la convoque à sa guise. La preuve : elle obéit. Elle est au rendez-vous, et avec elle d’abondantes recettes pour l’Etat et la sécurité sociale. Mais tout cela n’est qu’illusion.

Si l’avenir de la France n’en dépendait pas, on se prêterait à en rire. Contrairement à ce que l'on peut entendre ici ou là, nos finances publiques ne sont pas en excédent : notre déficit est le plus dégradé d’Europe. La France connaît aussi les impôts et les dépenses publiques parmi les plus élevés du monde industrialisé. Et pour quels résultats ? La France souffre d’un des niveaux de chômage les plus élevés. Et en cette fin d’année de prospérité prétendument retrouvée, il faut majorer les crédits du RMI de 3,4 milliards de francs. Si croissance il y a, elle n’est pas pour tout le monde. Voilà la réalité.

Au risque de gâcher la fête, serait-il insolent de rappeler que les temps de « vaches grasses » ne sont pas offerts à l’ego ou au triomphalisme des dirigeants au pouvoir, quels qu’ils soient, mais qu’ils sont autant de moments rares et brefs pour réaliser les réformes de structure dont tout Etat moderne a besoin ?

Que fait le gouvernement ? Rien. Que fait le gouvernement dans ce domaine ? Rien, il se contente d’encaisser les dividendes versés généreusement par des Français écrasés d’impôts, et prépare, pour une autre majorité peut-être, les lendemains qui déchantent. Sur les retraites, la fonction publique, la réforme de l’Etat, l’assurance-maladie : rien. Et sur les prélèvements, encore l’illusion : quelques baisses dans le budget, beaucoup de hausses dans la loi de financement de la sécurité sociale. Depuis 1997, le gouvernement annonce la baisse pour demain. Et demain ne devient jamais aujourd’hui.

Il n'y a pas de fatalité de la dépense et de l'impôt. Et pour cause. Chacun sait bien que l’impôt est égal aux dépenses et qu’il augmente avec elles. Chaque Français sait aussi que les dépenses publiques engendrent deux impôts : l’impôt avoué (celui prélevé chaque année) et l’impôt caché (le déficit), celui renvoyé à plus tard, à nos enfants qui devront honorer notre dette. Celle-ci augmente toujours, et passera de 5 334 milliards de francs en 1999 à 5 492 milliards en l’an 2000. Il faudra bien la payer un jour ! Ce ne peut être que par l’impôt. 

Les problèmes de fond.

A moins de s’attaquer aux dépenses. Il est faux de prétendre qu’il est impossible de les réduire, qu'il y aurait une sorte de fatalité. La vérité est que leur maîtrise pose la question fondamentale du format et du fonctionnement de l’Etat.

Dans les dix ans qui viennent, le quart des personnels du secteur public partira à la retraite. Sommes-nous prêts à saisir cette chance pour fixer le cap et admettre que dans une économie moderne et ouverte sur le monde, un pays compétitif ne peut supporter le fardeau d’un secteur public aussi lourd ? Non : le gouvernement continue d’augmenter les effectifs de la fonction publique, et une bonne part des emplois-jeunes finira par y être intégrée.

S’agissant des retraites, illusion toujours : l’assurance-vieillesse est excédentaire en 1999 car nous sommes dans l’œil du cyclone, avec l’arrivée à l’âge de la retraite des classes creuses nées pendant la dernière guerre mondiale. Le fonds de réserve n’est qu’une rustine sur un cratère. Le gouvernement annonce 10 milliards de francs en 2000, alors qu’il faudrait au moins 5000 milliards à l’horizon du siècle prochain si on ne touche pas aux sacro-saints avantages acquis !

S’agissant de l’emploi, qui osera enfin avouer aux Français que depuis 25 ans notre pays a fait le choix délibéré de privilégier ceux qui ont un emploi contre ceux qui n’en ont pas ? Combien de temps laisserons-nous diaboliser le simple mot de « flexibilité » perçue comme une grossièreté, un mot tabou, politiquement incorrect, si révélateur d'une grave méconnaissance de la réalité économique. Car aucun pays n’a aujourd'hui retrouvé le plein emploi sans introduire des éléments majeurs de souplesse dans le marché du travail.

Je veux proclamer qu’en période faste le service serein et exigeant de la France mérite mieux que les griseries de l’autosatisfaction, que l’abandon à la facilité du moment, que le renvoi à plus tard des réformes indispensables au seul motif qu’elles peuvent compromettre les prochaines échéances électorales.

L’opposition a bien tort de persévérer dans son autoflagellation, elle doit au contraire consacrer toute son énergie, sa foi, son courage, sa détermination à faire enfin de la politique, au sens grec du terme, c’est-à-dire à éclairer l’avenir, à offrir les voies et moyens du progrès, en sollicitant l'intelligence, la fierté et la dignité des Français.

Alain Lambert
Sénateur-maire d'Alençon
Président de la Commission des finances du Sénat

Sénat | 1999