Alain Lambert

18 mai 1998

Discours du président du Conseil supérieur du notariat
94e Congrès des Notaires de France de Lyon

 
Accueil du président de la république et de la garde des Sceaux, au Congrès

 

 

Madame la garde des Sceaux, comme les 7.600 notaires de France actuellement en exercice, j’ai reçu, avec une immense fierté, lors de ma nomination, le sceau de l’État, pour donner aux actes et contrats voulus par mes concitoyens, le caractère de l’autorité publique, et la valeur d’un jugement en dernier ressort. Ce sceau, le voici. La détention du sceau de France n’est pas chose commune ni futile ; elle est forte de sens, elle est forte d’honneur, mais plus encore, elle est forte de responsabilité.

Madame la garde des Sceaux, pour nous notaires de France, être fidèles au serment que nous avons prononcé, c’est être dignes de la confiance des Gardes qui nous ont confié le Sceau de la République. C’est mériter, chaque jour, l’affirmation contenue dans l’exposé des motifs de la loi de Ventôse qui nous a institués : " ces conseils désintéressés, ces rédacteurs impartiaux, ces juges volontaires, sont les notaires : cette institution est le notariat ".

Ce texte a bientôt deux siècles. Est-il toujours d’actualité ? La société moderne a-t-elle toujours besoin de "conseils désintéressés, de rédacteurs impartiaux, de juges volontaires " ? La société moderne a-t-elle toujours besoin de cette institution qu’est le notariat ? Pour tenter d’y répondre, j’ai voulu ce matin, en vous présentant le sceau que je détiens, vous rendre compte de l’usage que j’en ai fait, comme de l’usage qu’en ont fait tous mes confrères en exercice, (I) et vous dire les espoirs que nous formons ensemble pour son usage demain, au service d’une société plus humaine, en France et en Europe. (II) Je n’insisterai pas sur les questions qui font ,en ce mois de mai, l’actualité de nos assemblées générales. Elles sont bien connues de vous comme de vos services. Elles sont le reflet des sujets que je veux aborder plus globalement devant vous, ce matin.

 

Première partie :
Le notariat, aujourd’hui

Des conseils désintéressés. Oui, dans une société en si profonde mutation, notre mission de " conseillers désintéressés " s’est révélée chaque jour plus nécessaire. Je vois quelque chose de prophétique dans cette loi de Ventôse qui a placé le rôle de conseil en tête des missions confiées au notariat.

Laurent DEJOIE l’a évoqué ; les travaux du Congrès l’illustreront : la loi de Ventôse a précédé d’un an seulement l’adoption du Code civil de 1804 qui a fait de la liberté, du libre accord des volontés, le fondement des relations juridiques. N’est-il pas légitime de penser que le législateur de 1804 n’aurait sans doute pas eu l’audace de laisser aux citoyens la responsabilité d’une liberté toute neuve, s’il n’avait d’abord pris le soin de confirmer la mission d’une profession chargée, comme l’écrit un auteur, de " trouver des tempéraments sûrs et judicieux pour concilier également les intérêts de chacun " ?

Madame le Garde des Sceaux, dans un avant-projet de loi, vous avez marqué votre volonté de faire reconnaître l’accès au droit comme élément fondamental de la citoyenneté. Je veux vous assurer qu’accueillir 15 millions de personnes chaque année dans nos offices, recevoir 4 millions d’actes, participe à l’exercice de ce droit fondamental ; ces 4 millions d’actes sont d’ailleurs à rapprocher des 2 millions de décisions rendues par les juridictions de première instance civiles ou commerciales. Jour après jour, nous expliquons la loi à nos clients, ce qui n’est parfois pas sans mérite.

Des rédacteurs impartiaux. Si le besoin de " conseillers désintéressés " n’est plus à démontrer, dans une société où le rapport de force devient la règle, il faut aussi des " rédacteurs impartiaux " pour garantir l’équilibre sans lequel il n’y a pas de liberté contractuelle vraie.

La sécurité des contractants appelle la présence d’un juriste impartial qui conçoit et utilise le droit comme un instrument de paix et de concorde. Un juriste qui sait convaincre les parties que les meilleures chances de succès du contrat résident dans son équilibre. Le notaire, fidèle à son serment, conservera la balance soigneusement égale entre les signataires et chaque fois que le fléau fléchira d’un côté ou de l’autre, ce sera son échec et sa responsabilité pourra être légitimement recherchée.

Oui, les qualités d’équilibre propres à l’authenticité préviennent mieux les différends qu'un flot législatif qui, au total, pénalise toujours ceux qu'il entend protéger.

Comment, dès lors, taire nos doutes sur l’évolution du droit de la consommation ? Droit qui s’épuise à courir derrière l’illusion que l’équilibre des conventions sera mieux garanti par la loi, que par l’intervention d’un " rédacteur impartial " ? L’obligation des mentions manuscrites n’achève-t-elle pas de transformer cette illusion en caricature ?

Juges volontaires. Réal disait aussi " juges volontaires ".

Madame la Ministre, aux côtés des 6.000 magistrats de l’ordre judiciaire, vous avez à votre disposition 7.640 magistrats de l’ordre contractuel, ces " juges volontaires " qui érigent au rang de jugement les volontés de leurs concitoyens, qui leur font connaître toute l’étendue des obligations qu’ils contractent et qui rédigent leurs engagements avec clarté. En franchissant la porte des 5.800 offices ou bureaux annexes de notaires, ils trouvent une sécurité juridique qui leur évite d’avoir à gravir les marches des palais de justice.

La justice au quotidien s’exerce donc aussi dans les études et pas seulement dans les enceintes judiciaires. Pourtant, nous pourrions faire bien davantage si l’État n’oubliait pas si souvent qu’il a institué des notaires. Madame le Garde des Sceaux, il nous arrive de nous sentir seuls, seuls à croire encore en l’État, comme s’il ne croyait plus lui-même à son utilité pour garantir la vie contractuelle, comme si la valeur de la foi publique incarnée par son sceau lui semblait inutile ou désuète, et comme si désormais la loi, le règlement, la norme, puis le procès devaient seuls demain répondre au besoin de droit.

Comment, dès lors, ne pas s’étonner que l’État aille parfois au-delà de l’oubli en combattant l’usage de son propre sceau par des mesures fiscales incompréhensibles. L’exemple de la procuration illustre à merveille cette invraisemblable contradiction : celle reçue en la forme authentique, c’est-à-dire sous le sceau de l’État, sera frappée d’une taxe de 500 francs alors que l’acte S.S.P., juridiquement peu sûr, lui sera exonéré d’impôt.

Dans un domaine infiniment plus grave, celui de la lutte contre la criminalité et le blanchiment d’argent sale, comment ne pas s’étonner Madame le Garde des Sceaux, que la France n’ait pas rendu l’acte authentique obligatoire pour les cessions de droits sociaux de société à prépondérance immobilière ? Les Pays-Bas, l’Italie, l’Allemagne l’ont fait ! pas la France.

Une exigence éthique. Mes chers confrères, si nos actes bénéficient d’une force supérieure, si notre mission est nécessaire à l’équilibre de la société, cela nous impose évidemment plus de devoirs qu’à d’autres.

Madame le Garde des Sceaux, je puis vous assurer que pour l’immense majorité, les notaires se sont acquittés avec conscience et rigueur de leur tâche.

Mes chers confrères, le notariat est une institution que l’on qualifie de " magistrature volontaire ", parce qu’elle est habitée d’une conscience aiguë de ses devoirs, parce qu’elle bat du pouls d’une éthique forte et rigoureuse, parce qu’elle adhère à une déontologie exigeante. Chacun d’entre nous doit veiller au respect de cette éthique, à ne jamais faillir aux principes fondamentaux de neutralité, d’objectivité et d’impartialité qui commandent notre mission au service de la nation.

Même si l’opinion ne prête attention qu’au sensationnel, même si la mode est aux doutes sur tous ceux qui exercent des missions de puissance publique, l’effet de déformation qui en résulte n’excuse pas les échecs. Les chambres de discipline ont été instituées pour nous maintenir dans des règles de probité sévère. Elles doivent les exercer avec célérité et un sens élevé de la responsabilité.

Écoutons encore le Conseiller REAL, parlant du beau ministère notarial : il faut pour ceux qui l’exercent " un code pénal plus sévère, un tribunal plus austère que pour le commun des hommes. Lorsqu’il s’agit d’un notaire, un manque de délicatesse est déjà un délit et le défaut de probité est un crime ". Il faut que le notaire défaillant voit dans ses confrères des juges " aussi infaillibles que sa conscience, aussi inévitables que ses remords... ". On ne saurait mieux dire !

Mes chers confrères, cette éthique rigoureuse, cette déontologie exigeante seront le moteur de notre évolution. Elles guideront nos choix et nos pas pour toujours mieux répondre aux besoins de la société. Et j’en viens précisément aux espoirs que je forme pour notre mission demain au service d’une société plus humaine, en France et en Europe.

 

Deuxième partie :
Le notariat, demain

Ces espoirs, nous les avons formulés dans le Projet des Notaires de France, commun aux 7.600 notaires, projet qui nous engage et qui exprime le message que, d’une même voix, nous avons voulu adresser à la société française.

L’État au cœur de l’authenticité. Nous réaffirmons d’abord la nécessité de l’authenticité pour la sécurité juridique, non pour des raisons corporatistes ou pour nous réserver une partie du " marché " du droit, mais parce que nous ne concevons pas le droit comme un marché mais comme un " service ". Et nous ne craignons pas d’affirmer le devoir de l’État de rester présent pour garantir la vie contractuelle des Français, au moyen de cet instrument juridique de 1er rang qu’est l’acte authentique.

Qu’est-ce donc que l’acte authentique sinon l’acte qui fait foi de son contenu et de sa date, sinon l’acte qui produit les effets d’un jugement et qui est donc immédiatement exécutoire, sinon l’acte qui engage la responsabilité personnelle du notaire et celle de tous les notaires de France, sinon l’acte qui sera indéfiniment conservé et prendre le caractère d’archives publiques ?

Je n’hésite pas, Madame le Garde des Sceaux, à affirmer que l’authenticité comme concept et l’acte authentique comme instrument juridique, peuvent participer à l’œuvre de modernisation de l’État.

Oui le notariat peut, dans son domaine, dessiner une forme d’État renouvelé, d’État moderne à l’aube du 3ème millénaire. Oui j’ose affirmer que le notariat est une forme intelligente d’État ; un État qui nomme ; un État qui décide le contenu de la mission du service public ; en confie l’exécution à des officiers placés sous son contrôle et à qui il confère ses prérogatives de puissance ; auxquels il impose les exigences du service public (continuité, universalité, égalité), et auxquels il commande d’en assurer l’équilibre économique.

Un État qui ne coûte rien, c’est du rêve, direz-vous. Eh bien non, c’est le notariat ! Pour autant, dans cette démarche, l’État ne renonce à aucun de ses pouvoirs régaliens, aucun des pouvoirs relevant de son imperium, aucun des attributs de sa puissance. En réalité, il en va pour l’authenticité comme pour la monnaie : les attributs de la souveraineté ne doivent pas être confondus avec leur exercice. Comme la France a pu, dans le respect de sa souveraineté, participer à la création d’une monnaie commune, de même les États peuvent rester présents dans l’ordre juridique communautaire grâce à une authenticité partagée par les 15 pays européens.

Aujourd’hui, l’acte authentique est en France un instrument national comme il l’est en Allemagne, en Belgique, en Italie, dans dix pays de l’Union européenne. La construction de l’Union européenne appelle que, demain, l’acte authentique, issu de la souveraineté des États, devienne, comme la monnaie, un instrument juridique européen.

L’acte authentique européen. Dix pays de l’Union européenne ont en partage la conception de l’harmonie sociale exprimée dans le Code civil de 1804 : ils placent la volonté libre des individus au centre des relations humaines, mais ils confient à la société la charge de maintenir l’équilibre entre tous. Les autres pays confient plutôt cette mission à la Providence ou ... au marché ! Demain 300 millions de personnes vont partager la même monnaie : l’Euro ! Ce formidable accélérateur d’échanges va faire exploser la demande de droit. Des instruments juridiques communs doivent être proposés pour offrir la sécurité juridique nécessaire aux transactions qui vont se multiplier.

Grâce aux 30.000 notaires européens, l’authenticité peut et doit y jouer un rôle majeur. Elle marquera la part de confiance, de foi publique offerte par chaque État à ses ressortissants qui contracteront à l’échelle européenne. L’acte authentique européen aura la même efficacité qu’un jugement immédiatement exécutoire sur l’ensemble du territoire de l’Union européenne. Ces actes, ces contrats participeront à la création d’un droit communautaire non pas exclusivement issu des administrations centrales nationales ou européennes, mais né de la libre volonté des citoyens européens. Ces contrats équilibrés, ces actes authentiques européens seront le reflet fidèle des attentes des citoyens d’Europe ; ils seront garants du contrat social qui a donné naissance à l’État, comme il donnera naissance à une vraie communauté humaine européenne.

Si nous ne souhaitons pas que le libéralisme d’outre Atlantique tienne lieu de pensée universelle, que le marché commande à tout et que l’État et la Justice soient ramenés, en Europe, au rang de simples autorités de marché, battons-nous pour nos propres valeurs ! Offrons les bienfaits de la juridiction volontaire qu’est l’institution notariale à la construction de l’Europe du droit. Madame le Garde des Sceaux, le jour où l’État aura cessé de croire en l’acte authentique, en l’acte reçu sous son sceau, il aura tacitement adopté le droit anglo-saxon !

L’authenticité sans rivages : les nouvelles technologies. Un autre formidable enjeu se présente à nous : celui des nouvelles technologies, celui des grands réseaux, celui de l’Internet. Une vie juridique y est née, des contrats s’y nouent, des consentements y sont échangés. Si nous voulons que la vie s’y ordonne selon des principes universels de droit, nous devons agir rapidement.

Madame le Garde des Sceaux, une demande de droit, une demande pressante de sécurité juridique s’exprime sur ces réseaux sans frontières  ; elle interpelle chaque État : La France croit-elle utile que s’expriment dans cet univers des prérogatives de puissance publique pour maintenir un standard de sécurité juridique digne de l’histoire de notre continent ? L’Europe saisira-t-elle sa chance pour définir, avec le concours de ses États membres, son propre standard de sécurité ? L’authenticité classique délivrée au nom des souverainetés nationales vous semble-t-elle transposable dans ce nouvel univers, sans se dénaturer et perdre ses qualités de preuve, d’exécution, de conservation et d’impartialité ?

Les Etats-Unis ont, comme souvent, saisi très tôt les enjeux et proposent naturellement des orientations très libérales. La France et l’Europe, fidèles à leur culture, souhaitent-elles proposer leurs solutions qui concilient dynamisme des marchés et préservation des valeurs ? L’occasion de l’affirmation d’une identité européenne sera-t-elle saisie ?

L’insécurité juridique qui règne sur ces réseaux inquiète les agents économiques au point qu’ils appellent à l’institution de tiers de confiance, d’arbitres, de garants. Sans bien le savoir, ils réinventent la fonction notariale en utilisant les mots mêmes de " notariser, authentifier, certifier ". La naissance d’une nouvelle profession serait-elle annoncée ? Sera-t-elle opérateur de marché ou relèvera-t-elle d’autorités publiques issues d’institutions démocratiques ?

Face à cet enjeu de la naissance d’un nouveau " notaire " dans l’univers électronique, je veux vous dire ce matin, Madame le Garde des Sceaux, la détermination de vos notaires français à y être tous présents dans les prochains mois, pour y exercer la mission que vous voudrez bien leur confier et offrir leur savoir-faire, leurs compétences et leurs valeurs de justice et d’équité que l’électronique ne saurait effacer. Dès les semaines qui viennent, chaque notaire de France devra relier son office au réseau intranet notarial sécurisé. Ainsi sera mis en œuvre un système unique et exclusif de sécurisation des échanges immatériels répondant aux plus hautes exigences en matière d’identification, de signature électronique, de cryptage et de conservation. Le notariat français sera en mesure de présenter une offre de sécurité parmi les plus élevées de celles développées en France et en Europe.

Tout au long de ce propos, j’ai parlé de l’État, du notariat et du lien qui les unit pour progresser vers une société toujours plus humaine en France et en Europe. Madame le Garde des Sceaux, je souhaite vous avoir traduit la foi qui nous anime et les espoirs que nous formons dans la mission d’État, dans la mission " du sceau " que nous exerçons sous votre autorité. Nous écouterons avec la plus grande attention, vous l’imaginez, votre message ; il constituera en quelque sorte notre " feuille de route " pour les années qui viennent.

Mes chers confrères, c’est la dernière occasion qui m’est offerte de m’adresser à vous dans cette formation, je puis donc vous demander de partager avec moi le sentiment profond qui m’habite : la confiance dans l’avenir ! Nous avons, en naissant au notariat, reçu une chance formidable :

  • incarner l’État, la puissance souveraine, l’équité, la justice,
  • assumer les risques du marché dans l’exercice libéral de notre ministère,
  • ériger des libertés individuelles et les traduire en droit pour en faire la loi des parties.
  • concilier la liberté, base de l’efficacité économique, et la sécurité, composante essentielle de l’harmonie sociale.

Alors, ayons confiance, soyons les pédagogues de l’avenir. Délivrons aux générations futures un message d’espoir. Oui, l’Europe se construit pour elles. Oui, les technologies leur révèlent de nouveaux horizons. Oui, le monde entier leur est ouvert. Offrons-leur les instruments pour que dans ce monde souffle un esprit de paix, de justice et de fraternité. 

 

 

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