Assurons l’avenir de l’assurance

Synthèse du rapport du groupe de travail sur la situation et les perspectives de l’assurance

Alain Lambert, président de la Commission des finances du Sénat



I. Sa bonne santé apparente masque sa vulnérabilité structurelle

II. Cette situation n'est pas sans risques pour l’économie française

III. L’adaptation à la mutation des marchés nécessite d'indispensables réformes


 



I. Sa bonne santé apparente masque sa vulnérabilité structurelle

1/ L’assurance française semble bien se porter :

retour


    Le chiffre d’affaires réalisé par les compagnies d’assurance régies par le code des assurances (sociétés commerciales et sociétés d’assurance mutuelles) a plus que triplé en dix ans pour atteindre 1 097 milliards de francs en 1997. C’est pour l’essentiel la remarquable progression de l’assurance-vie (17 % par an en moyenne) qui explique cette croissance. Ainsi, avec 538 milliards de francs de primes collectées en 1997, elle représente désormais 66 % du chiffre d’affaires réalisé en France par les sociétés d’assurance françaises contre 40 % en 1987. Le chiffre d’affaires réalisé dans l’assurance de dommages est passé de 172 milliards de francs en 1987 à 272 milliards de francs en 1997. Enfin, le chiffre d’affaires réalisé à l’étranger par les filiales de groupes français a été multiplié par sept, passant de 35 à 258 milliards de francs en dix ans.

    Par ailleurs, l’encours des placements de l’assurance française a doublé tous les sept ans depuis quatorze ans : il est ainsi passé de 410 milliards de francs en 1984 à 1 231 milliards de francs en 1990 et à 3 712 milliards de francs en 1997. En valeur de marché, l’encours total des placements est estimé à 4 085 milliards de francs en 1997, ce qui traduit un montant de plus-values latentes de 373 milliards de francs.

    Enfin, la marge de solvabilité des sociétés d’assurance apparaît très satisfaisante. Dans l’assurance dommages, elle est deux à trois fois supérieure aux normes réglementaires. Cela explique en partie le très faible nombre de faillites enregistré dans le secteur des assurances, le cas d’Europavie faisant figure d’exception.

2/ Toutefois, les sociétés sont vulnérables :

retour


    Historiquement, la politique de nationalisation des compagnies d’assurance a conduit à sacrifier le souci de la rentabilité et de la solvabilité au profit d’une recherche de la part de marché et au détriment de la spécialisation des acteurs.

    En second lieu, le positionnement trop généraliste et frileux des assureurs français a pour corollaire une éviction lente des marchés du risque industriel et des grands comptes, renforcée par le rachat des courtiers français par les grands cabinets de courtage anglo-saxons. Les acteurs français préfèrent, semble-t-il, travailler sur les risques de masse, soumis à une pression concurrentielle très sévère, et pour lesquels les marges sont faibles. Or, l’accroissement de la concurrence induit par le décloisonnement des différents segments de l’assurance et par l’apparition de nouveaux acteurs (bancassureurs, vente directe, grande distribution) lamine les marges des entreprises. Les sociétés d’assurance mutuelles sans intermédiaires ont ainsi opéré une percée spectaculaire sur le marché de l’assurance dommages atteignant aujourd’hui 32 % de cette branche et 50 % du marché de l’assurance automobile. Les « bancassureurs » ont conquis quant à eux 61 % du marché de l’assurance vie. Enfin, le marché de l’assurance complémentaire de santé, traditionnellement tenu par les institutions de prévoyance, a été ouvert aux mutuelles du code de la mutualité, puis, plus récemment, aux sociétés d’assurance traditionnelles.

3/ D'où aujourd’hui la faible rentabilité des acteurs de l’assurance. 

retour


    Ils contribuent en outre à la sous-capitalisation de l’assurance française qui rend les compagnies d’assurance vulnérables à toute tentative d’OPA comme en témoigne le rachat de l’Uap par Axa.

    C’est précisément la quête de la rentabilité par recherche d’économies d’échelle qui explique, en outre, le mouvement de concentration qui a touché l’assurance française ces dernières années et qui a vu, entre autres, Axa racheter l’Uap et Groupama acquérir du Gan. La concentration a également touché, de façon plus relative, les mutuelles du code de la mutualité qui sont passées de plus de 6.400 en 1991 à 5.780 aujourd’hui.

    Enfin, la très forte croissance de l’assurance-vie dans le chiffre d’affaires des assureurs rend ces derniers très sensibles à toute modification réglementaire et fiscale dans ce secteur, comme en témoigne la forte diminution des souscriptions depuis le début de l’année 1998.

    Au total, la bonne santé apparente de l’assurance française masque des facteurs de vulnérabilité, même si la concurrence a permis aux différents acteurs de s’aguerrir dans la perspective du marché unique de l’assurance.

II.Cette situation n'est pas sans risques pour l’économie française

retour


    Compte tenu de la stagnation du marché de l’assurance de dommages et de l’essoufflement de la croissance de l’assurance vie, les compagnies d’assurance doivent trouver de nouvelles sources de développement et de profit, notamment dans les produits de prévoyance. Or, l’inégalité des conditions de concurrence sur le segment de la prévoyance entravent la croissance des sociétés d’assurance sur ce segment.

    Par ailleurs, à la veille de l’entrée en vigueur de l’euro qui devrait renforcer la concurrence étrangère, les sociétés d’assurance françaises sont lestées par un certain nombre de contraintes fiscales et réglementaires.

1/Le décloisonnement s’accommode mal des conditions d’exercice actuelles

retour


    En premier lieu, les mutuelles du code de la mutualité et les institutions de prévoyance bénéficient d’avantages concurrentiels substantiels. S’agissant des mutuelles, il faut citer :

    - un régime fiscal dérogatoire que les mutuelles du code de la mutualité partagent avec les institutions de prévoyance : elle échappent ainsi à la taxe professionnelle, à la contribution sociale de solidarité des sociétés (C3S) et à la contribution des institutions financières ; elles sont assujetties à l’IS aux taux réduits de 24 % ou de 10 % selon les produits concernés, et certains de leurs revenus échappent à toute imposition ; enfin et surtout, les contrats d’assurance maladie complémentaire souscrits auprès de mutuelles du code de la mutualité ou d’institutions de prévoyance sont exonérés de la taxe de 7 % sur les conventions d’assurance.

    - des règles prudentielles et comptables moins strictes que les autres acteurs de l’assurance en raison de la non transposition des 3èmes directives de l’assurance dans le code de la mutualité.

    - des subventions de l’Etat qui peuvent représenter jusqu'à 25 % des cotisations versées par les adhérents ;

    - des facilités en nature pour l’exercice de leur activité (locaux, matériel de bureau parfois prêtés par l’administration, mise à disposition de personnels fonctionnaires...).Or, si les facilités accordées représentent pour une part la contrepartie des sujétions qui découlent de l’accomplissement de leurs missions de gestion de certains régimes obligatoires, le Conseil de la concurrence, saisi par la commission des finances, estime que ces « sujétions ne justifient pas l’ensemble des facilités qui leur sont accordées pour l’exercice de leurs activités » dès lors que ces facilités « profitent directement à des activités ouvertes à la concurrence et introduisent un déséquilibre entre les opérateurs dans le cadre d’une compétition par les mérites ».

    Ces éléments contribuent à expliquer la stagnation de la part de marché des sociétés d’assurance régies par le code des assurances dans la distribution des produits de prévoyance.

    S’agissant de l’épargne retraite complémentaire facultative, les fonctionnaires bénéficient d’un avantage fiscal considérable à travers la déduction intégrale de leur revenu imposable des cotisations qu’ils acquittent aux trois régimes existants, la Prefon, le Cgos, et le Cref. Ces organismes jouissent en conséquence d’un avantage concurrentiel déterminant.

    Enfin, la distribution de produits d’assurance par La Poste et par le Trésor public est contestée par leurs compétiteurs au motif qu’elle serait de nature à créer des distorsions de concurrence.

    - Il est ainsi reproché à La Poste qui détient près de 11 % du marché de l’assurance vie, de profiter de l’avantage concurrentiel que lui confère, notamment, l’abattement de 85 % de ses bases de taxe professionnelle. Le Conseil de la concurrence a considéré que le contrôle effectif des règles de la concurrence resterait difficile à effectuer tant que ne serait pas intervenue une séparation juridique des activités sous monopole et des activités concurrentielles, par exemple, dans le cadre d’une filialisation des services financiers.

    - Le Conseil de la concurrence observe par ailleurs que les agents du Trésor bénéficient par rapport à leurs concurrents d’une position privilégiée compte tenu de la notoriété attachée à l’image d’un service de l’Etat, de la présence sur tout le territoire d’un réseau de 4 500 postes comptables, de l’utilisation des moyens logistiques de l’administration et de la position d’autorité des agents du Trésor. Il préconise en conséquence les mêmes remèdes que pour La Poste, c’est-à-dire la séparation comptable et éventuellement juridique des activités concurrentielles et non concurrentielles.

2/ Face à l'Europe, l’environnement fiscal et réglementaire est pénalisant

retour


La fiscalité pesant sur les opérateurs comme sur les opérations d’assurance apparaît d’autant plus pénalisante qu’elle est élevée et instable. A l’inverse de leurs compétiteurs étrangers, les opérateurs subissent en France la taxe sur les institutions financières et la taxe sur les salaires. La loi de finances pour 1999 prévoit en outre une forte croissance de la cotisation minimale de taxe professionnelle qui pèse, notamment, sur les sociétés d’assurance. Par ailleurs, selon le Commissariat Général du Plan, la taxe sur les conventions d’assurance, dont les taux s’échelonnent entre 7 et 30 % selon le type de risque, reste la plus élevée d’Europe, constituant à cet égard un frein à la couverture des risques localisés en France.

Les modifications incessantes du régime fiscal de l’assurance-vie sont de nature à déstabiliser les assureurs dont la position est fragilisée par la baisse des taux d’intérêt et les risques de rachat de contrats. Enfin, l’administration fiscale française a tendance à remettre en cause la déductibilité fiscale d’un certain nombre de provisions constituées par les entreprises en application des consignes prudentielles européennes.

Un certain nombre d’étroitesses réglementaires apparaissent comparativement handicapantes (valeurs de rachat des contrats élevées, caractère trop global de la règle de fonctionnement de la réserve de capitalisation, restrictions dans l’utilisation de produits dérivés...).

3/ Dans le contexte de l’unification du marché de l’assurance, le maintien de ces handicaps fiscaux et réglementaires comporte des risques pour l’économie française.

retour


L’entrée en vigueur prochaine de l’euro va rendre les prix et les tarifs transparents et faire du marché unique de l’assurance une réalité. En témoignent les concentrations qui ont eu lieu sur le marché européen. Dans ces conditions, les handicaps de compétitivité de l’assurance française et sa faible rentabilité la rendront encore plus vulnérable.

la France est par conséquent exposée à deux dangers :

  • La perte d’identité nationale induite par le rachat progressif des compagnies d’assurance françaises par des assureurs étrangers mieux capitalisés et plus profitables. Ce risque n’est pas que théorique puisqu’à la fin de l’année 1997, trois des dix premières entreprises françaises étaient passées sous le contrôle de compagnies étrangères ; elles représentaient 16,2 % du total des primes recueillies, toutes assurances confondues. Par ailleurs, aucun des quatre premiers courtiers français n’a pu conserver son indépendance. Une telle tendance est d’autant plus préoccupante que les assurances jouent un rôle déterminant dans le financement de l’économie.

  • La délocalisation des centres de création des produits et de traitement des dossiers sur les marchés apportant l’environnement général le plus favorable. Là aussi, la délocalisation de la gestion des risques industriels par les Agf en Allemagne ne peut laisser indifférents car c’est dans la fonction de production, et non dans celle de distribution, que se situent les gisements de créativité et de valeur ajoutée, et c’est au détriment de l’emploi français que ces délocalisations s’opèrent.

En conséquence, la commission des finances croit utile de préconiser un certain nombre de réformes afin de permettre à nos entreprises d’assurance de relever le défi de l’unification du marché.

III. L’adaptation à la mutation des marchés nécessite d'indispensables réformes

1/ Supprimer les handicaps fiscaux pesant sur l’assurance française :

retour


    - Moderniser la fiscalité de l’assurance en supprimant la taxe sur les salaires et la contribution des institutions financières.
    - Harmoniser progressivement les taux de la taxe sur les contrats d’assurance sur la moyenne européenne de ces taux.
    - Stabiliser la fiscalité de l’assurance-vie.
    - Mettre en conformité les règles fiscales avec les règles prudentielles relatives aux provisions, dans toute la mesure où cette harmonisation reste compatible avec la nécessaire souplesse dont les entreprises ont besoin pour évaluer leurs provisions.
    - Permettre l’amortissement fiscal du coût d’acquisition des sociétés de courtage afin de permettre leur concentration et de limiter leur rachat par des cabinets anglo-saxons.

2/ Supprimer les distorsions de concurrence

retour


- Transposer les 3èmes directives européennes dans le code de la mutualité, comme l’avait demandé le gouvernement français en 1991 et comme le préconisait le rapport de M. Alain Bacquet en mai 1994. Il faut préciser qu’une telle transposition pourrait épargner les petites mutuelles et n’interdirait pas la compensation des déficits d’exploitation des oeuvres sociales des mutuelles par les excédents de gestion des activités d’assurance et de prévoyance, pourvu que ces transferts de fonds soient transparents, justifiés et expressément approuvés par les sociétaires.

- Harmoniser les règles fiscales entre sociétés exerçant le métier de l’assurance : assujettir les contrats de prévoyance distribués par les mutuelles et les institutions de prévoyance à la taxe de 7 % sur les conventions d’assurance ; harmoniser les régimes fiscaux entourant l’épargne retraite des fonctionnaires et celle des travailleurs indépendants non agricoles et étendre de telles dispositions aux salariés par l’établissement de fonds de pension.

- Autoriser la transformation des sociétés d’assurance mutuelles en sociétés de capitaux pour faciliter le financement de leur croissance. Cette option paraît logique dès lors qu’une mutuelle excède une certaine taille. Une telle faculté resterait subordonnée à l’autorisation préalable de la majorité des sociétaires.

- Cantonner plus strictement les activités de distribution de produits d’assurance par la Poste et le Trésor public. Il s’agit en particulier d’établir une comptabilité analytique indiscutable et éventuellement de filialiser la distribution de produits d’assurance par La Poste. En tout état de cause, il faut interdire la distribution de produits d’assurance dommages par la Poste.

3/  Ne faire jouer un éventuel système de garantie qu’en cas de nécessité absolue

retour


- Améliorer le contrôle interne des sociétés mutuelles par le jeu d’un meilleur gouvernement d’entreprise : professionnaliser l’échelon de contrôle de la structure managériale des mutuelles et moderniser le statut de l’élu ; développer des rapports plus transparents, plus réactifs et plus participatifs entre les mutuelles et les sociétaires pour relancer la flamme mutualiste.

- Renforcer les moyens des commissions de contrôle (CCA et CCMIP). La commission de contrôle des mutuelles et des institutions de prévoyance paraît en particulier bien démunie face à la kyrielle d’organismes qu’elle doit contrôler.

- Garantir les assurés mais pas les entreprises et leurs dirigeants : pour supprimer l’aléa moral, l’intervention d’un fonds de garantie doit en effet s’accompagner du retrait de l’agrément des organismes secourus, dès lors que les droits des assurés sont garantis. Un système de garantie de place doit par ailleurs englober tous les acteurs.

 

 

Retour Senat | Retour 1998