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Discussion budgétaire du projet de loi de finances pour 1999
Discours du président de la
Commission des finances,
Sénat, le 19 novembre 1998
Monsieur le président, monsieur le ministre, monsieur
le secrétaire d'Etat, mes chers collègues,
La France porte-t-elle encore une grande ambition ? Au moment où son
économie achève de s'ouvrir au monde. Au moment où elle se dote d'une monnaie commune
à 11 pays de l'Union européenne, la discussion de son budget, au Parlement, doit
être un moment fort de vérité et d'affirmation d'une volonté politique ardente.
C'est dans cet esprit que le Sénat engage ce débat budgétaire. C'est
le sens des propositions de sa Commission des finances que le rapporteur général, avec
le talent que nous lui connaissons, vient de nous exposer avec une clarté convaincante.
Il a su parfaitement décrire, analyser, illustrer le projet qui nous est soumis, il nous
a proposé des solutions alternatives. Je les fais miennes et les soutiens sans réserve.
Elles sont dans le droit fil du Débat d'orientation budgétaire (DOB)
que nous avons tenu au printemps dernier. Je limiterai donc mon propos, à quelques points
essentiels : les déficits, les dépenses et les prélèvements.
Les déficits d'abord. Une réduction plus importante était en effet
possible, Messieurs les ministres.
Pour la 1ère fois, en effet, et depuis longtemps, le solde
pouvait être arrêté à un niveau permettant de stabiliser la dette en ration de PIB.
Les 74,5 milliards de recettes supplémentaires attendues de la croissance vous le
permettaient.
Le déficit budgétaire que vous nous proposez reste donc trop élevé
(237,3 milliards de francs) ; il ne diminue que de 20,5 milliards par rapport à l'année
dernière. 20,5 milliards de francs rapportés aux 74,5 milliards de ressources
nouvelles, reconnaissez que l'effort est bien modeste ! Or cette facilité que vous
continuez à vous accorder, précisément au moment où il est possible de faire beaucoup
mieux, illustre hélas le retard inquiétant de la France à opérer les réformes
structurelles dont elle a pourtant un urgent besoin, alors même que les circonstances le
permettaient (puisque lon sait bien que les réformes sont difficiles en France),
qu'aucune échéance électorale majeure ne se profile alors que la croissance vous
offrait les marges de manuvre nécessaires.
Sur les 15 pays de l'Union européenne, la France affiche le plus fort
besoin de financement des administrations publiques. Elle sera l'un des seuls pays à ne
pas stabiliser sa dette publique (en ratio de PIB) alors qu'une réduction supplémentaire
d'environ 15 milliards l'aurait rendu possible.
La Commission des finances a donc parfaitement raison de vous proposer,
de fixer le déficit budgétaire à un niveau qui le permet et déviter ainsi que la
dette publique ne continue de dériver. Mes chers collègues, le niveau atteint par la
dette publique, -plus de 5.000 milliards de francs-, dévore chaque année en
intérêts 20 % des recettes fiscales nettes. Notre devoir absolu, pour nous-mêmes
mais plus encore pour les générations futures, est de faire au plus vite refluer cette
dette.
J'en viens aux dépenses. Les dépenses liées à la fonction publique
dérivent de 21 milliards de francs soit, à titre dexemple, 3 milliards de plus que
lévolution du produit de limpôt sur le revenu des Français (personnes
physiques). Comment voulez-vous que nos compatriotes puissent croire que leurs impôts
baissent un jour, dès lors que les sommes supplémentaires qui sont prélevées
sur leurs revenus, chaque année, ne couvrent même pas les suppléments de dépenses de
fonction publique ?
Là encore, le présent serait moins désespérant si vous ne vous
sembliez pas vous satisfaire de cette situation ; ne vous apprêtez-vous pas en effet
à recruter de nouveaux fonctionnaires, même si vous mobjecterez que le solde de
création des emplois civils est à léquilibre. A cela sajouteront les
100.000 nouveaux emplois-jeunes prévus pour 1999 qui viendront inévitablement, au terme
des cinq ans, sajouter à des effectifs déjà excessifs.
Au chapitre des dépenses, M. le rapporteur général a eu raison
dévoquer la montée inexorable des charges de retraite de la fonction publique. En
2010, le budget de lEtat devra supporter plus de 70 milliards de francs constants
supplémentaires. Le coût budgétaire total sera à cette époque du même ordre que la
charge de la dette aujourdhui. Cette charge de retraites est donc bien la seconde
dette de lEtat. Pour aider les Français à en prendre conscience, encore
faudrait-il que le Gouvernement montre la voie de la lucidité et de laudace. La
remise en ordre des régimes spéciaux nécessite en effet des décisions courageuses et
sans doute impopulaires.
Or, là encore, Messieurs les ministres, quel message
délivrez-vous ? Dans le même texte (le PLFSS pour 1999), vous nous proposez
daffecter 2 milliards de francs à un fonds spécial alors que, pendant le même
temps, vous autorisez la CNRACL à sendetter du même montant pour financer des
prestations courantes. Or, la CNRACL est aujourdhui structurellement excédentaire,
son déficit est dû au désengagement de lEtat qui remonte à 1985 et sur lequel il
va bien vous falloir revenir !
Alors que la branche vieillesse est déjà déficitaire, vous
accordez 2 milliards de francs supplémentaires de revalorisation de retraites par rapport
au mode de calcul actuel. Certes, la mesure est naturellement appréciée par les actuels
retraités, mais franchement, est-elle responsable à lendroit des générations
futures ?
Face à ces dérives, je rappelle l'attachement du Sénat à la
réduction de la dépense publique. Non par esprit de contradiction mais parce que le
niveau de la dépense publique dun pays est lun des premiers indicateurs de sa
crédibilité. Or notre niveau de dépense nest pas crédible. L'Etat dépense trop,
il se révèle incapable de contenir ses dépenses, tant il peine à se réformer, les
chiffres donnés par le M. le rapporteur général parlent deux-mêmes.
Le reproche majeur qui peut être adressé au Gouvernement est de
repousser cet impératif et, de sembler même douter de son bien fondé. Comment en
vérité se satisfaire demprunter 69 milliards en 1999 pour financer les
dépenses de fonctionnement et reporter sur les générations futures, le paiement des
dépenses courantes d'aujourd'hui ?
Nous disposons maintenant dun recul de plus de 25 ans. Il
nous faut bien admettre, mes chers collègues, que depuis le début des années 70, la
dégradation de l'emploi sest hélas poursuivie malgré l'augmentation constante de
la part des dépenses publiques dans la richesse nationale.
Lexcès de dépenses, loin de servir la solidarité, la mine.
Contrairement aux apparences et à une dialectique très sommaire, une dépense publique
excessive est antisociale : elle alimente les prélèvements obligatoires, renchérit les
coûts, affaiblit la compétitivité de nos entreprises, fragilise nos emplois et
affaiblit peu à peu la cohésion sociale. Les transferts sociaux ne remplaceront jamais
des emplois durables. Cest notre conviction, et nous souhaitons la dire.
Il est urgent et nécessaire de s'attaquer aux composantes les plus
rigides de la dépense publique, d'engager un mouvement progressif de réduction et de
redéploiement des effectifs du secteur public, et une réforme des régimes de retraites
publiques. Les comparaisons le montrent : les pays qui ont le mieux réussi sont aussi
ceux qui ont fait l'effort le plus significatif sur les dépenses.
Inversement, il serait avisé d'endiguer le reflux des dépenses
d'équipement public. Si la dépense est une fatalité socialiste, alors concentrez-là
sur linvestissement (qui en a bien besoin !) et réduisez le fonctionnement. Ce
sera plus conforme aux intérêts des générations futures. Or, nous assistons à une
nouvelle baisse des dépenses déquipement de lEtat. Heureusement, les
collectivités locales sont là pour remédier à ses carences! (Exemple :
les lycées !).
Après avoir évoqué, les dépenses, et le déficit,
jen viens aux prélèvements que vous prétendez réduire.
Vous prélèverez 74,5 milliards de francs supplémentaires tout en
annonçant que vous baissez les impôts. Je nignore pas leffet naturel de la
croissance, mais beaucoup de Français penseront quil sagit dune
étrange dialectique !
Vous dénoncez laugmentation de la TVA pratiquée en 1995, mais
vous la maintenez au même niveau en évitant de reconnaître que, pour la ramener au
niveau antérieur, vous devriez trouver environ 60 milliards de francs déconomie
dans les dépenses que vous peinez tant par ailleurs à diminuer.
Parfois (mais rarement), les circonstances économiques permettent de
mener de front la baisse des déficits et la réduction des impôts sans réduire les
dépenses. Cest une illusion dangereuse en vérité, car au premier retournement de
conjoncture, les déficits et la dette senvolent. La baisse vraie des impôts (dont
le préalable, je le rappelle, est la baisse des dépenses) devient une nécessité pour
les contribuables, mais elle le devient tout autant pour le pays.
Le passage à leuro dont nous nous réjouissons tous, révélera
dès le 1er janvier prochain, d'une manière éclatante, mais aussi
inquiétante pour nous, les différences de coûts fiscaux et sociaux qui forment les prix
de nos productions françaises, au risque de les pénaliser à l'échelle de l'Europe.
Dans la perspective antérieure du marché unique et de la liberté de
circulation des capitaux, un désarmement fiscal important a dû être engagé, il a été
chiffré à 221 milliards de francs en 1993 par suite des mesures prises depuis 1985. Un
autre désarmement est aujourdhui nécessaire : il sera très supérieur au
précédent lorsquon sait que quelque 480 milliards (en y incluant les
dépenses sociales) de dépenses publiques nous séparent de la moyenne de nos partenaires
européens. La baisse de 16 milliards de francs annoncée cette année montre la longueur
du chemin à parcourir.
Se fixer, Messieurs les ministres, pour objectif la stabilisation des
prélèvements en ratio de PIB, ne suffira pas. La diminution des déficits et des
prélèvements obligatoires ne pourra résulter que d'une politique affirmée de maîtrise
des dépenses publiques. De cette manière seulement, notre pays pourra résorber sa dette
et pourra ainsi éviter de compromettre l'avenir de ses enfants.
La question des prélèvements me conduit à évoquer la réforme de la taxe professionnelle présentée comme une
amélioration de la fiscalité qui pèse sur les entreprises. Ce qui a pu apparaître
comme une bonne idée au départ se révèle chaque jour une aventure dont personne, à
vrai dire, ne semble plus vraiment maîtriser les effets.
Lexamen des articles nous permettra déviter quelques
dégâts irrémédiables mais nous ne parviendrons sans doute pas à éviter complètement
les effets pervers du nouveau dispositif.
Ainsi, messieurs les ministres, ne craignez-vous pas quau cours
des premières années, certaines entreprises (y compris industrielles) ne voient leur
taxe professionnelle substantiellement augmenter ? Est-ce une volonté affirmée de
votre part ? ou un effet mal maîtrisé de cette réforme ?
Sagissant de la compensation des pertes de recettes des
collectivités locales, si vos intentions sont pures, messieurs les ministres, et je ne
doute pas quelles le soient, pourquoi donc vous opposer au système du dégrèvement
(avec gel des taux) qui apaiserait les inquiétudes des élus locaux ?
Sagissant du contrat de solidarité et de croissance dont vous
vantez les mérites comparés au pacte de stabilité arrivant à échéance, pourquoi
utilisez-vous les recettes fiscales des collectivités locales pour mener votre politique
de péréquation ? Il serait plus judicieux que lEtat pour mener sa politique
utilise ses propres moyens et pas ceux des collectivités. Il ne saurait y avoir de
péréquation que sur concours budgétaires. A défaut, ce serait répartir la pénurie
et, surtout, déresponsabiliser les élus (attirer les entreprises, maîtriser les
dépenses).
Jen viens, mes chers collègues, aux priorités qui doivent être
les nôtres en matière de réduction des prélèvements obligatoires ? J'en propose
trois.
La première est de réduire les charges sociales
pesant sur le travail, les bas salaires en particulier. Le passé récent nous a
montré que dépenser toujours plus pour l'emploi et prélever toujours plus sur les
salaires nous a placés parmi les Européens les moins performants aussi bien sur le front
du chômage que sur les finances publiques.
On m'a objecté, on m'objectera encore et toujours, que les
allégements de charges n'ont pas créé d'emplois. Mais les allégements ponctuels ne
doivent pas masquer la tendance longue à l'alourdissement des prélèvements.
La clé de lindispensable réforme structurelle de notre marché
du travail se trouve là, et non comme le pense Madame Martine Aubry, dans des contraintes
supplémentaires sur les entreprises. On ne peut à la fois les dissuader dembaucher
et les obliger à les faire. Le Président Poncelet nous a récemment montré la voie sur
ce sujet.
La seconde priorité est de reprendre le
processus de réforme de l'impôt sur le revenu engagé par le gouvernement
précédent et malencontreusement abandonné par lactuelle majorité pour des
raisons purement idéologiques ; la situation des retraites en montre les limites,
sans parler des journalistes.
La troisième est d'alléger la fiscalité de
l'épargne et du patrimoine, des ménages comme des entreprises. Dans la course à
lattractivité fiscale, nous ne sommes pas suffisamment compétitifs. Cette
situation nous fait perdre des cerveaux, de l'activité et des emplois. Il convient d'y
remédier au plus vite.
La France est un grand pays, la 4e puissance industrielle du
monde. Elle a un génie propre qui lui a permis datteindre lun des plus
élevés niveaux de développement du monde. Son handicap majeur aujourdhui,
cest lEtat dont vous avez la charge, messieurs les ministres. Il est coûteux,
souvent peu efficace, brouillon, tatillon, lent, lourd. Sil ne se réforme pas
rapidement, il va compromettre les chances de la France et des Français. Pourtant je ne
crois pas que la réforme soit antinomique à la France.
Il faut simplement à ses gouvernements, de la stabilité (vous en
avez, Messieurs les ministres) une vision, nous pouvons ensemble partager largement celle
de lEurope), une volonté et du courage pour passer de lEtat omniprésent et
omnipotent, à lEtat stratège, cest-à-dire, un Etat qui fixe les objectifs,
en définit les moyens, et mobilise la Nation pour les atteindre. Cest le sens de la
proposition de la Commission des finances, un budget alternatif de responsabilité et de
confiance que je vous demande à mon tour dapprouver pour marquer toute la confiance
que vous portez en la France, non pas en une France frileuse, abritée derrière des
statuts désuets, mais la France qui ose, la France qui livre la bataille de la
compétitivité, la France qui gagne, la France qui sait dominer sa peur de lavenir
pour enclencher une dynamique de développement et de modernisation, la France qui porte
une nouvelle ambition : concilier dans un monde ouvert, efficacité économique et
harmonie sociale. Cest cet esprit qui soufflera dans ces lieux tout au long de cette
discussion et qui sera la contribution du Sénat au succès de la France.
Alain Lambert, président de la Commission des finances du Sénat
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